jeudi 8 novembre 2007

A la bibliothèque

Se fondre dans la masse, ne faire qu’un avec l’ambiance hébétée qui a pris le pas sur la contemplation… Haletant, je me réfugiait derrière une étagère comportant la mention « Heidegger », certain que les individus peuplant ce microcosme constituaient à eux seuls la clientèle mondiale des verres à quadruple foyer. Ici, je pris le temps d’être las.

A quelques mètres de moi, un individu voûté comme une cathédrale gothique semblait absorbé par l’ordinateur qu’il avait sous les yeux. De ses doigts lourds, écrasés par le poids des années, il pianotait fiévreusement sur le moteur de recherche bibliographique de la bibliothèque. Je m’apprêtait à bondir pour broyer le maigre contingent d’années qui le séparait de la mort, lorsque la Ruse me dégagea calmement de cette perspective belliqueuse, et me suggéra la chose suivante : « Je peux vous renseigner, peut-être ? ».

Enfer et damnation. Peste et coryza. Scorbut et eczéma. Ils avaient retrouvé ma trace.

Pivotant lentement, composant avec la raideur qui ankylosait mes membres, je fis face à une femme grêle et crasseuse, qui me dévisageait intensément derrière ses verres quasi-opaques. Pour gagner du temps, je devais impérativement feindre l’insouciance.

« Uuuuuiiii, répondais-je avec un aplomb illusoire, je cherche des ouvrages d’un certain… Sigmund Freud ».

« Vous avez de la chance, j’en ai justement un dans mon chariot. Les autres se trouvent sur cette étagère, là bas », lança t-elle dans un souffle rauque, avant de tourner les talons. L’espace d’un moment, je me suis cru hors de danger. Je me remémorais alors la bibliothécaire : ses yeux injectés de sang, savamment occultés par des lunettes poussièreuses… Ses bras filiformes, ondulant telles des asperges périmées. Son crâne dégarni, appendice inutile à une créature qui se n’écoutait que son instinct.

Selon toute évidence, elle était partie prévenir les autres…

Incipit .. La suite

Plus j’avançais vers le lieu de la vérité, plus l’asymptote devenait vertigineuse, plus le doute s’insinuait dans mon esprit affaibli. Le renoncement était en train de distancer ma persévérance.

Ainsi ils étaient au courant …. Ils étaient tous au courant. Le boucher, les passants qui revenaient du supermarché, la contractuelle qui me souriait d’un air mauvais (déformation professionnelle sans doute), et même Mme Lecointhu, ma paisible voisine de 83 ans, que j’estimais profondément pour sa franchise et sa bonhomie, tous m’avaient soigneusement caché ce père commun. Et à présent, je décelais dans leurs gestes saccadés les prémisses du combat bestial qui allait tôt ou tard clore ma vie dérisoire. Dans son cabas, Mme Lecointhu tenait certainement quelque arme contondante (hareng saur, foie de morue, munster dix ans d’âge) qu’elle manierait bientôt d’une main létale, découpant l’espace en quelques mouvements précis et fulgurants. Maelström aveugle d’ondes malodorantes… Puis tout serait fini.

Pourquoi m’avoir mis à l’écart ? Pourquoi avait-il fallu la témérité –ou l’inconscience, peu importent les mots- d’un boucher pour qu’enfin éclate la vérité ? D’une manière ou d’une autre, je représentais certainement une menace… Une menace désormais grandissante.

Arrivée à la bibliothèque. Je restais sur mes gardes. L’endroit grouillait de demi-frères et demi-sœurs qui parcouraient les rayons pour se donner une contenance, tout en épiant scrupuleusement la moindre de mes actions hésitantes. A n’en pas douter, mon signalement circulait déjà partout, et la femme du boucher avait dû avoir un choc en voyant que les stocks de boyaux de son commerce venaient subitement d’augmenter, à la faveur d’un arrivage inhabituel.