Se fondre dans la masse, ne faire qu’un avec l’ambiance hébétée qui a pris le pas sur la contemplation… Haletant, je me réfugiait derrière une étagère comportant la mention « Heidegger », certain que les individus peuplant ce microcosme constituaient à eux seuls la clientèle mondiale des verres à quadruple foyer. Ici, je pris le temps d’être las.
A quelques mètres de moi, un individu voûté comme une cathédrale gothique semblait absorbé par l’ordinateur qu’il avait sous les yeux. De ses doigts lourds, écrasés par le poids des années, il pianotait fiévreusement sur le moteur de recherche bibliographique de la bibliothèque. Je m’apprêtait à bondir pour broyer le maigre contingent d’années qui le séparait de la mort, lorsque la Ruse me dégagea calmement de cette perspective belliqueuse, et me suggéra la chose suivante : « Je peux vous renseigner, peut-être ? ».
Enfer et damnation. Peste et coryza. Scorbut et eczéma. Ils avaient retrouvé ma trace.
Pivotant lentement, composant avec la raideur qui ankylosait mes membres, je fis face à une femme grêle et crasseuse, qui me dévisageait intensément derrière ses verres quasi-opaques. Pour gagner du temps, je devais impérativement feindre l’insouciance.
« Uuuuuiiii, répondais-je avec un aplomb illusoire, je cherche des ouvrages d’un certain… Sigmund Freud ».
« Vous avez de la chance, j’en ai justement un dans mon chariot. Les autres se trouvent sur cette étagère, là bas », lança t-elle dans un souffle rauque, avant de tourner les talons. L’espace d’un moment, je me suis cru hors de danger. Je me remémorais alors la bibliothécaire : ses yeux injectés de sang, savamment occultés par des lunettes poussièreuses… Ses bras filiformes, ondulant telles des asperges périmées. Son crâne dégarni, appendice inutile à une créature qui se n’écoutait que son instinct.
Selon toute évidence, elle était partie prévenir les autres…
