L’autre jour, mon boucher m’a dit « de toutes façons, nous sommes tous des enfants de Sigmund Freud ». Et, devant mon air interdit, il ajouta, avec l’air de celui qui prend de l’ascendant sur un interlocuteur inculte : « Vous avez déjà lu Freud, quand même ? ».
Ebranlé, sous le choc d’une émotion telle que je ne réussissais plus à faire un origami avec ma côte de porc, je n’ai pas eu la force de le questionner sur ce père inconnu, sur ce père invisible, géniteur désintéressé que le destin avait propulsé dans un domaine public étranger…
J’avais donc un père caché…. L’infâme, le fourbe, l’ignoble, il avait réussi à commettre ses exactions tout en effaçant toute trace de souvenir dans notre esprit, à môman et à moi. Pis : il avait également copulé avec d’autres femmes que môman, et ça, je ne pouvais décemment l’accepter.
Cet odieux personnage n’allait pas passer à travers la passoire de l’indulgence, car un esprit vengeur était sur sa piste … tel un percepteur d’impôts, avatar démoniaque d’une opiniâtreté malsaine et indéfectible, j’entrepris illico de me renseigner sur ma cible. Direction la bibliothèque, centre névralgique de tous les flux informationnels.
Ainsi mon père était écrivain. Mais était-il encore en vie ? Ou bien le lacis inextricable des sèmes l’avait-il emporté dans sa danse macabre, loin de l’oralité vigoureuse qui révèle le vivant, quand, ombre imperceptible dans la nuit, le gros orteil de l’homme se cogne contre le pied de sa commode, et pousse un « Aïïïïïïïïïïïïïïïïeuuhh ! » déchirant qui réveille les blattes et les cafards tendrement assoupis ?

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